Pourquoi Gotham produit-elle autant de criminels déments ?

Pourquoi Gotham produit-elle autant de criminels déments ?

La réponse en bref

Gotham concentre des criminels déviants parce que ses récits la construisent ainsi, et non parce qu'une cause unique l'expliquerait. Quatre réponses coexistent dans le mythe : une ville tenue par le crime organisé bien avant Batman, un asile qui relâche ce qu'il retient, une escalade que les auteurs imputent au Chevalier Noir lui-même, et une contrainte de fiction sérielle qui favorise les silhouettes reconnaissables. Chaque époque a privilégié l'une de ces réponses sans jamais annuler les autres.

L'asile d'Arkham, l'institution au cœur du problème criminel de Gotham
L'asile d'Arkham, l'institution au cœur du problème criminel de Gotham

Il existe une objection que tout lecteur de Batman finit par formuler, généralement vers le dixième récit : cette ville n'est pas plausible. Aucune agglomération ne peut abriter en même temps un homme qui tue selon le calendrier, un autre qui ne s'exprime qu'en énigmes, un troisième qui congèle ses victimes et un quatrième qui confie ses décisions à une pièce de monnaie. La densité est absurde. Le lecteur le sait, il l'accepte, et il continue de lire.

Ce qui est plus intéressant, c'est que les auteurs le savent aussi — et qu'ils ont passé plus de quatre-vingts ans à fournir des explications. Pas une seule : plusieurs, souvent contradictoires, empilées au fil des décennies. Une ville déjà pourrie avant l'arrivée du Chevalier Noir. Un établissement psychiatrique qui rend à la rue ce qu'il est censé garder. Un justicier masqué dont l'existence appelle une réponse du même registre. Et, en arrière-plan, une contrainte industrielle que personne ne formule dans la fiction mais qui la gouverne entièrement.

Cet article rassemble ces explications et les met en regard. Il ne traite ni du fonctionnement judiciaire de la ville, ni de l'histoire du bâtiment d'Arkham, ni du dossier interne de la police municipale : ces trois sujets ont leurs propres pages. Il pose une question plus étroite : pourquoi cette ville-là produit-elle des criminels spectaculaires plutôt que des délinquants ordinaires, et qu'est-ce que les récits eux-mêmes avancent comme causes.

L'anomalie Gotham : une ville qui concentre ce que le reste du monde disperse

Commençons par mesurer l'anomalie, car elle est plus étrange qu'on ne le croit. Le problème de Gotham n'est pas son taux de criminalité : une ville portuaire en déclin industriel, avec des docks à l'abandon et une administration poreuse, peut très bien produire beaucoup de crimes sans que personne s'en étonne. Le problème est la nature de ces crimes. Ailleurs, la criminalité est ennuyeuse : économique, répétitive, anonyme. À Gotham, elle est signée. Elle laisse des cartes à jouer, des devinettes, des dates. Elle veut être reconnue.

Cette signature change tout, y compris pour le lecteur. Un braqueur de banque ne revient pas dans le récit suivant ; un homme qui laisse une énigme, si. C'est la raison pour laquelle la galerie d'adversaires du Chevalier Noir tient debout sur une étagère : chacun de ces criminels est d'abord une silhouette, et une silhouette se collectionne. Le simple fait qu'une vitrine de figurines Batman soit lisible à trois mètres, sans qu'on ait besoin de lire une étiquette, dit quelque chose de la façon dont cette ville a été écrite. Le guide complet des vilains de Gotham recense l'ampleur du phénomène mieux qu'un paragraphe ne peut le faire.

La fiction, elle, propose plusieurs pistes pour justifier cette concentration. La plus ancienne est géographique et sociale : Gotham est une ville verticale, sombre, cloisonnée, où des quartiers entiers échappent à tout contrôle. The Narrows, le quartier le plus dangereux de Gotham en est l'illustration canonique : un espace dense et insalubre où la police n'entre plus qu'en nombre, et où l'ordre est rendu par d'autres que l'État. La deuxième piste est symbolique : Gotham répéterait indéfiniment un traumatisme fondateur, la ruelle où les Wayne sont morts fonctionnant comme un condensé de la ville entière.

Ces pistes ont un défaut commun : ce sont des justifications internes, qui expliquent la ville depuis l'intérieur de la ville. La vraie réponse se trouve pour une bonne part à l'extérieur, du côté de ceux qui l'écrivent — nous y viendrons. Avant cela, il faut se débarrasser d'une idée reçue tenace : celle selon laquelle Gotham aurait été tranquille avant que Bruce Wayne n'enfile une cape. Les récits disent exactement le contraire, et ils le disent depuis longtemps. Le panorama général de la ville, de sa topographie à sa mythologie, est détaillé dans le dossier Gotham City, la cité maudite au cœur de l'univers Batman.

Avant Batman : une ville déjà tenue par le crime organisé

Le récit qui a fixé cette idée pour toutes les générations suivantes est Batman: Year One, publié en 1987 dans les numéros 404 à 407 de Batman, écrit par Frank Miller et dessiné par David Mazzucchelli. Son point de départ n'est pas un super-vilain : c'est un commissariat. Le commissaire Gillian Loeb est dans la poche du parrain Carmine Falcone, l'honnêteté d'un lieutenant fraîchement muté y est traitée comme une menace, et le jeune homme masqué qui apparaît en ville n'affronte d'abord ni fou ni monstre, mais un système. Le détail complet de cette genèse figure dans l'analyse de Batman: Year One, la genèse réaliste du mythe, et le parrain qui incarne ce régime a droit à son propre dossier, celui de Carmine Falcone, le parrain qui a façonné Gotham.

Cette Gotham-là fonctionne comme n'importe quelle ville tenue par une organisation criminelle : des familles, des territoires, des élus achetés. La question de la police municipale mérite un traitement à part et le site lui consacre un article entier, le GCPD entre corruption et héroïsme ; retenons simplement ici que le premier obstacle du Chevalier Noir débutant porte un uniforme. À ce stade du mythe, un adversaire se combat encore en costume trois-pièces, et l'imagerie de l'époque en garde la trace jusque dans les costumes et déguisements Batman inspirés des premières décennies.

La bascule vers la criminalité déviante a été racontée explicitement, par un auteur qui a formulé lui-même son intention. The Long Halloween, maxi-série publiée entre 1996 et 1997 par Jeph Loeb et Tim Sale, met en scène une famille mafieuse déstabilisée par un tueur qui frappe aux jours fériés. Loeb a résumé son projet d'une formule directe : cette première histoire racontait comment les « freaks » ont pris Gotham City aux mains du crime organisé. La ville n'a donc pas produit ses monstres à partir de rien — elle a changé de propriétaires. Le polar en question est décortiqué dans The Long Halloween, le polar ultime de Gotham.

Cette lecture a une conséquence qu'on sous-estime. Si les criminels théâtraux ont remplacé la mafia, leur apparition n'est pas un accident psychiatrique mais une prise de pouvoir. Ils gagnent parce qu'ils sont imprévisibles, parce qu'ils n'ont pas de comptes à rendre à une hiérarchie, et parce que la menace de représailles ne fonctionne pas sur quelqu'un qui n'a ni famille ni patrimoine à protéger. Le vieux monde criminel, lui, avait des règles, des intérêts et une adresse : c'est précisément ce qui le rendait vulnérable.

Un étage supplémentaire apparaît en 2011, sous la plume de Scott Snyder et le crayon de Greg Capullo. Avec la Cour des Hiboux, l'idée devient que Gotham n'a jamais appartenu ni à la mafia ni à Batman : une assemblée de familles fortunées la dirigerait depuis sa fondation, à l'insu de sa population. Le Chevalier Noir découvre alors qu'il connaît beaucoup moins bien sa ville qu'il ne le croyait, et le lecteur, que la corruption de Gotham n'est pas un dysfonctionnement mais une structure. Les lieux de ce pouvoir souterrain sont cartographiés dans la Cour des Hiboux et les lieux secrets qui contrôlent Gotham.

Poster Batman Bande Dessinée

★ La sélection du Chevalier Noir

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La gamme reprend des couvertures d'époque vendues en kiosque, dont le fameux « Batman No.1 » qui annonçait pour dix cents les aventures de Batman et Robin, et une autre entièrement noyée sous des cartes à jouer. C'est exactement la période dont parle cette section : celle où Gotham se racontait encore au format bon marché, avant que ses criminels ne deviennent des dossiers psychiatriques.

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The Narrows, le quartier de Gotham où la misère nourrit la criminalité
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L'escalade : ce que les récits reprochent à Batman lui-même

C'est l'accusation la plus dérangeante du mythe, et elle n'a pas été formulée par un critique extérieur : elle est dans les œuvres. La version la plus nette se trouve à la toute fin de Batman Begins, sorti en 2005. Sur le toit de l'unité des crimes majeurs, James Gordon pose la question à voix haute : et l'escalade ? Nous passons aux semi-automatiques, ils achètent des automatiques ; nous mettons des gilets, ils achètent des munitions perforantes. Puis il ajoute la phrase qui condamne son interlocuteur : vous portez un masque, vous sautez de toit en toit, et voilà un type qui a, comme vous, le goût du théâtral. Il tend une carte à jouer. Le film s'arrête là. L'analyse détaillée de ce dénouement figure dans le dossier Batman Begins et la réinvention des origines.

L'argument a une logique implacable. Une ville qui se dote d'un justicier masqué crée mécaniquement une niche pour un adversaire masqué, parce que le crime ordinaire devient impraticable là où un homme entraîné patrouille toutes les nuits. Reste dans la course celui qui accepte de jouer sur le même terrain symbolique, et donc de se rendre aussi visible, aussi irrationnel, aussi imperméable au calcul. C'est une sélection par l'environnement autant qu'une contagion : les criminels rationnels quittent la ville ou changent de métier, les autres prospèrent.

Certains récits poussent l'accusation jusqu'au bout. Dans Batman: White Knight, série Elseworlds de Sean Murphy lancée en 2017, c'est un Joker guéri qui devient candidat politique et attaque publiquement le Chevalier Noir comme véritable cause du désastre : un milliardaire qui détruit des biens publics, terrorise des quartiers pauvres et empêche la ville de se réformer. Le procédé est expliqué dans White Knight, le comic qui a inversé Batman et le Joker. L'idée traverse aussi toutes les sagas où l'adversaire n'agit plus pour l'argent mais pour obtenir une réaction, ce que traduisent bien les posters Batman construits autour du face-à-face plutôt que du héros seul.

Il faut cependant noter la limite de l'argument, rarement relevée. L'escalade suppose une chronologie : d'abord Batman, ensuite les monstres. Or cette chronologie n'est vraie que dans certaines versions. Les récits d'origines modernes montrent souvent une ville déjà peuplée d'excentriques dangereux au moment où Bruce Wayne débute, et la corruption structurelle décrite plus haut ne l'a certainement pas attendu. L'escalade explique donc le rythme du phénomène, sa surenchère, sa tendance à ne jamais retomber. Elle n'explique pas son origine : c'est une accélération, pas une cause première. Pour comprendre l'homme sur lequel pèse ce reproche, le dossier tout savoir sur Bruce Wayne reste le point d'entrée le plus complet.

Poster Batman Journal

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C'est le débat de cette section, imprimé. L'un des visuels est une une du « Gotham Times » qui demande en toutes lettres si Batman est le héros que Gotham mérite ; un autre est un avis de recherche annonçant une prime de 50 000 000 de dollars pour une seule nuit de traque. Deux réponses opposées à la même question, accrochées au même mur.

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Arkham : soigner plus lentement que la ville ne produit

L'établissement est une invention relativement tardive. Il apparaît sous le nom d'« Arkham Hospital » dans le numéro 258 de Batman, daté d'octobre 1974, écrit par Dennis O'Neil et dessiné par Irv Novick ; le nom d'« Arkham Asylum » s'impose progressivement et ne remplace définitivement les appellations concurrentes qu'à la fin des années 1970. Autrement dit, Batman a passé trente-cinq ans sans asile dédié. L'histoire du lieu lui-même est traitée dans le dossier Arkham Asylum, l'hôpital psychiatrique le plus terrifiant de Gotham. Ce qui nous intéresse ici est plus limité : sa fonction dans l'économie du récit.

Cette fonction est double, et les deux volets se contredisent. Officiellement, Arkham soigne : il fait des criminels de Gotham des patients, il leur reconnaît une pathologie, il justifie qu'on les enferme sans les exécuter. Pratiquement, il sert de réservoir. Chaque arc a besoin que ses antagonistes soient disponibles, et un adversaire définitivement neutralisé ne revient pas. L'asile est donc l'organe qui permet à la série de se poursuivre, et sa porosité n'est pas un défaut du bâtiment mais une nécessité de la fiction sérielle. La question strictement judiciaire — ce que dit la procédure de Gotham, pourquoi ces hommes ressortent libres — relève d'un autre dossier ; les modalités de détention des criminels jugés sains, elles, sont décrites dans Blackgate Prison, l'autre enfer de Gotham.

Ce partage entre deux établissements est d'ailleurs la clé la plus sous-estimée du problème. Gotham dispose d'une prison pour les criminels ordinaires et d'un asile pour les autres. Cette bifurcation crée deux populations narratives : une masse anonyme dont on ne raconte jamais rien, et une petite élite pathologique à laquelle on consacre des couvertures. La ville ne produit pas nécessairement plus de fous qu'une autre — elle produit un tri, et n'accorde de la place qu'à une seule des deux catégories. Le lecteur a l'impression d'une épidémie ; il regarde en réalité un projecteur braqué sur une porte précise.

La démonstration la plus littérale de cette porosité reste Knightfall. Dans le numéro 491 de Batman, daté d'avril 1993, Bane ne s'attaque pas directement au Chevalier Noir : il ouvre Arkham et libère les pensionnaires de haute sécurité, sachant qu'un affrontement frontal lui serait défavorable et qu'un Batman épuisé par des semaines de traque sera plus facile à briser. La saga est racontée dans Knightfall, la saga où Bane a brisé Batman. Ce qu'il faut en retenir : l'asile n'est pas seulement incapable de retenir ses patients, il constitue une arme pour qui sait s'en servir.

Reste la lecture la plus radicale, celle proposée en 1989 par Grant Morrison et Dave McKean dans Arkham Asylum: A Serious House on Serious Earth. L'ouvrage raconte en parallèle la prise de contrôle de l'établissement par ses pensionnaires et la déchéance d'Amadeus Arkham lui-même, et suggère que le lieu était corrompu avant même d'être un hôpital. Morrison considère le récit comme un rêve symbolique dans l'esprit de Batman, ce qui en déplace complètement l'enjeu : l'asile n'est plus l'endroit où l'on range les fous de Gotham, il devient le miroir de celui qui les y conduit. L'analyse complète est disponible dans Serious House on Serious Earth, le comic Batman le plus audacieux.

Le quartier général du GCPD, police d'une ville qu'elle n'a jamais réussi à tenir
Le quartier général du GCPD, police d'une ville qu'elle n'a jamais réussi à tenir

Pourquoi des vilains théâtraux plutôt que des criminels ordinaires

Nous arrivons à la question qui intéresse vraiment, et dont la réponse est moins romanesque que les précédentes. Si Gotham produit des criminels costumés, c'est d'abord parce qu'un récit mensuel ne peut pas fonctionner autrement. La bande dessinée sérielle impose deux contraintes brutales : l'antagoniste doit être identifiable en une case, et il doit pouvoir revenir. Un homme en imperméable qui vide un coffre satisfait à la première condition une seule fois et à la seconde jamais. Un homme dont le visage est figé dans un rictus satisfait aux deux indéfiniment. Le théâtral n'est pas un symptôme psychiatrique, c'est une exigence de lisibilité.

Cette exigence a produit une véritable grammaire, que l'on appelle parfois le « gimmick ». Chaque adversaire reçoit une contrainte de comportement qui lui tient lieu à la fois de signature et de moteur d'intrigue : des énigmes chez le Riddler, l'Homme-Mystère, un calendrier chez Calendar Man, une pièce de monnaie chez Double-Face, la peur elle-même chez l'Épouvantail. Le gimmick sert l'auteur avant de servir le personnage : il fournit la structure de l'enquête, il autorise des indices, il garantit que le lecteur comprendra la menace en trois pages. C'est aussi ce qui rend ces personnages immédiatement transposables en objets, du tableau Batman à la figurine Joker.

Un deuxième facteur, souvent ignoré, est réglementaire. En 1954, la création du Comics Code Authority impose au secteur des règles strictes : pas de gore, pas d'ambiguïté morale, pas de victoire du criminel. Les auteurs de Batman perdent alors l'accès à la violence brute — et se rabattent sur l'extravagance. Le Joker cesse d'être un meurtrier pour devenir un farceur voleur de trophées géants, et les antagonistes de la décennie suivante troquent l'arme à feu contre le dispositif absurde. Le théâtral de Gotham n'est donc pas seulement un choix esthétique : c'est en partie ce qui restait disponible une fois le reste interdit.

Le troisième facteur est un effet de symétrie. Batman est lui-même un personnage théâtral : il a choisi un animal, une couleur, une silhouette, et il a laissé la ville poser un projecteur dans le ciel. Une telle mise en scène appelle une réponse de même nature, ce qui explique que le langage dominant du crime à Gotham soit visuel. Le masque y fonctionne comme une déclaration d'intention plus que comme un déguisement, ce que documente le guide complet des masques de Gotham. On le vérifie sans effort en parcourant une page de masques Batman ou de déguisements Joker : chaque silhouette se reconnaît avant qu'on ait lu le moindre nom.

Il faut enfin accepter une conclusion un peu froide. La théâtralité est ce qui rend ces criminels commercialisables, et cette qualité a rétroagi sur l'écriture pendant des décennies. Un adversaire dont le visage tient sur une affiche a plus de chances d'être réutilisé qu'un antagoniste réaliste, quelle que soit la qualité de son écriture. Le panorama de cet écosystème d'objets est détaillé dans le guide des produits dérivés Batman. Gotham produit des fous spectaculaires parce que, depuis quatre-vingts ans, ce sont les seuls que l'on redemande.

Figurine Bane

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Figurine Bane

La pièce illustre exactement l'argument de cette section : le masque mange le visage, et il ne reste plus rien d'autre à identifier. Le reste de la tenue est volontairement banal — veste de cuir usée, pantalon de treillis, genouillères, un casque tenu à la main — ce qui rend le contraste encore plus net. Toute la reconnaissance du personnage tient dans un seul élément.

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Ce que les auteurs ont répondu, d'une époque à l'autre

Aucune des explications précédentes n'est officielle, parce qu'aucune génération d'auteurs n'a écrit la même Gotham. Suivre la chronologie éditoriale est le meilleur moyen de s'en convaincre : le fil complet des publications est disponible dans le dossier tous les comics Batman par ère.

Au commencement, il n'y a pas de problème à résoudre. Dans Detective Comics numéro 27, daté de mai 1939, Batman affronte un trafic chimique et des criminels parfaitement terrestres ; la ville n'est qu'un décor de pulp. La bascule se joue moins d'un an plus tard : le numéro 1 de Batman, daté du printemps 1940, introduit coup sur coup le Joker et Catwoman, et installe le principe d'un adversaire récurrent défini par une identité visuelle. Ce numéro fondateur est détaillé dans Batman #1 et la première apparition du Joker et de Catwoman. La cause de la folie de Gotham, à ce stade, n'est expliquée nulle part : elle n'est pas encore perçue comme une question.

Le Code de 1954 puis la série télévisée des années 1960 imposent ensuite une ville colorée et inoffensive, où le crime est un jeu — une tonalité que l'on retrouve aujourd'hui dans les objets familiaux de la licence, des Lego Batman aux puzzles Batman. La réaction arrive au tournant de la décennie suivante : sous l'impulsion de l'éditeur Julius Schwartz, Dennis O'Neil, Neal Adams et Dick Giordano ramènent le personnage à ses racines gothiques, un mouvement que beaucoup datent de Detective Comics numéro 395, « The Secret of the Waiting Graves », daté de janvier 1970. C'est dans ce contexte qu'apparaît Arkham en 1974 : l'asile est né d'une volonté de rendre à Gotham sa noirceur, pas d'un besoin de réalisme clinique.

La fin des années 1980 apporte la réponse la plus structurelle : Gotham est malade institutionnellement. Year One en 1987 décrit une police achetée, The Killing Joke en 1988 réduit la frontière entre héros et monstre à une mauvaise journée, et Arkham Asylum en 1989 fait du lieu de soin un lieu de contamination Les années 1990 radicalisent en s'attaquant à la ville elle-même : après Knightfall en 1993, un séisme de magnitude 7,6 conduit le gouvernement fédéral à évacuer puis à abandonner Gotham, isolée derrière un blocus militaire, dans l'événement raconté par No Man's Land, Gotham livrée à elle-même. Pendant un an de publication, la réponse à notre question devient purement politique : Gotham produit des monstres parce que l'État l'a lâchée.

Les deux dernières décennies ont enfin exploré une piste plus inquiétante, celle d'une ville dotée d'une volonté propre. La Cour des Hiboux en 2011, puis Zero Year en 2013, analysé dans Zero Year, la réécriture moderne des origines, présentent Gotham comme un organisme qui se défend contre celui qui prétend la sauver. Le cinéma, de son côté, a surtout retenu la thèse de l'escalade — on peut en suivre les variations dans la chronologie de tous les films Batman. Six époques, six causes dominantes, et aucune réfutation formelle des précédentes : c'est ce cumul, plus que n'importe quelle explication isolée, qui donne à Gotham son aspect de ville impossible.

Questions fréquentes sur la criminalité de Gotham

Gotham était-elle dangereuse avant l'apparition de Batman ?

Oui, et les récits modernes sont très cohérents sur ce point. Year One en 1987 montre une ville tenue par un commissaire corrompu et par la famille Falcone, où la police constitue une menace au moins équivalente à celle de la rue. Ce que l'arrivée du Chevalier Noir change, selon plusieurs auteurs, c'est la nature du crime plutôt que son volume : le crime organisé recule devant des individus imprévisibles et théâtraux. Jeph Loeb a décrit lui-même The Long Halloween comme l'histoire de cette prise de pouvoir.

Batman est-il responsable de l'apparition de ses ennemis ?

Les œuvres posent la question sans la trancher. La formulation la plus célèbre est celle de Gordon à la fin de Batman Begins, qui relie explicitement le goût du théâtral d'un nouveau criminel à celui du justicier masqué. Mais l'argument suppose que Batman soit arrivé le premier, ce qui n'est pas vrai dans toutes les continuités, et il n'explique pas la corruption institutionnelle antérieure. La lecture la plus défendable est qu'il accélère et intensifie un phénomène préexistant, sans l'avoir créé.

Pourquoi les criminels de Gotham finissent-ils à Arkham plutôt qu'en prison ?

Parce que la ville dispose des deux, et que la fiction n'accorde pratiquement d'attention qu'à l'un des deux. Les criminels jugés responsables sont envoyés à Blackgate, dont on ne raconte presque rien ; ceux que le récit veut rendre récurrents passent par l'asile. Ce tri crée une impression d'épidémie psychiatrique qui tient autant au cadrage narratif qu'à la population réelle de la ville. Les mécanismes judiciaires eux-mêmes relèvent d'un dossier distinct.

Pourquoi les vilains de Gotham sont-ils si excentriques ?

Trois raisons se cumulent. Une contrainte de lisibilité propre à la publication sérielle, qui exige des antagonistes identifiables en une case et réutilisables sur des décennies. Une contrainte réglementaire, le Comics Code Authority de 1954 ayant privé les auteurs de la violence explicite au profit du dispositif spectaculaire. Et un effet de symétrie, puisque Batman est lui-même un personnage costumé qui a fait de la mise en scène son arme principale.

Existe-t-il une explication officielle à la folie de Gotham ?

Non, et c'est probablement l'intérêt principal du sujet. Chaque époque éditoriale a proposé sa cause dominante — pulp dans les années 1940, gimmick sous le Code, gothique dans les années 1970, corruption institutionnelle en 1987, abandon politique en 1999, ville consciente d'elle-même depuis 2011 — sans qu'aucune n'invalide officiellement les précédentes. Pour circuler entre ces strates, le sommaire des guides et conseils Batman constitue le meilleur point de départ, et la sélection de cadeaux Batman montre à quel point ces strates cohabitent aujourd'hui sans se gêner.

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